Monday, 25 April 2016

Gabriel García Márquez, "Cent ans de solitude"

 – Le livre de poche, 2006



(Re)Lu : du 31 mai au 30 juin 2013

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Il y a des livres d'une grandeur écrasante. Des livres mystérieux, qui t'incitent et t'illusionnent et qui te refusent leurs secrets même après plusieurs lectures. Des livres vieux comme la sagesse, éblouissants comme un miracle, incitants comme une découverte. Des livres dont on a tout dit, et pourtant on a seulement effleuré le sens.


Dans un univers néanmoins riche en œuvres extraordinaires, ces livres particuliers sont chacun et tous à la fois Le Livre, s'entrelaçant et se détachant en même temps pour créer un monde miraculeux où notre âme se reconnait parmi des idées qui lui sont si familières qu'elle se les revendique. À vrai dire, on aime, on apprécie, on est émerveillé par tant de livres, mais combien parlent vraiment de nous-mêmes? De moi, parlent au moins trois: "L'écume des jours", toutes les fois que je découvre la cruauté et l'insouciance du monde cachées derrière n'importe quelle beauté superficielle, "Les frères Karamazov", toutes les fois que ma conscience me reproche la même cruauté et insouciance envers les autres et "Cent ans de solitude" toutes les fois que je me rends compte qu'il m'est impossible de changer en moi ou dans le monde cette cruauté et insouciance.


Car je pense que le vrai thème du roman du Marquez est celui-ci: l'inexorabilité du destin, amenant à la simplicité tragique de l'existence humaine, où l'être est un humble pion dans le jeu d'échecs des dieux cruels et moqueurs, qui s'amusent à lever un peu le voile seulement quand il est trop tard pour remédier quoi que ce soit:

...car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l'instant où Aureliano Buendia achèverait de déchiffrer les parchemins, et tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible...

Demandé quelle a été sa source d'inspiration pour "Cent ans de solitude", Gabriel Garcia Marquez a indiqué, entre autres, l'Iliade et la Bible et il est vrai que le roman soit notamment une reconstitution exemplaire de l'histoire de l'humanité, avec sa grandiose monotonie, son absurde répétition, sa pathétique recherche d'un sens et son pouvoir d'autodestruction.

Les personnages archétypales (Les Fondateurs, Le Guerrier, La Belle, Le Marchand, Le Sorcier, etc.) sont des titans vaincus à l’avance, puisque leurs plus grands triomphes sont également, hélas, leurs plus abjectes défaites, vu que chaque geste exemplaire cache une infamie. Les fondateurs, José Arcadio Buendia et Ursula Iguaran, comme tout autre couple primordial, sont coupables d'inceste et de meurtre, et ces péchés stigmatisent aussi leurs descendants, provoquant finalement l'extinction de la famille par la répétition symbolique des gestes qui l'ont commencée: inceste et, cette fois, adultère commis par Amaranta Ursula et Aureliano Babilonia. Ils n'ont jamais eu une chance et le seul témoin de leur destin tragique, Melquiades, n'a été capable d'empêcher leur décadence plus que Merlin de prévenir la mort du roi Arthur. Ses documents sibyllins, inutiles comme toute prophétie déchiffrée a posteriori, rappellent seulement que l'homme est une bête condamnée à la solitude, à la merci des Parques aveugles qui tissent son destin comme bon leur semble.


Triste et résignée, l'histoire de Macondo nous fait part, pourtant, d'un message audacieux: si l'homme ne peut changer sa condition tragique, il peut se l'assumer dignement, en défiant les dieux avec chaque récit qui la transforme en épopée.

2 comments:

  1. "Des livres mystérieux, qui t'incitent et t'illusionnent et qui te refusent leurs secrets même après plusieurs lectures."

    Ce frumos sună aceste cuvinte, mai ales în franceză! Cu riscul de a părea patetică şi/sau ridicolă, mărturisesc că postarea de faţă m-a făcut să ascult o simfonie de Bach: https://www.youtube.com/watch?v=x7JZB-lC_Hw
    ...

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    1. Wow, mersi, nu cred c-am primit vreodata un compliment mai frumos!

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