Thursday, 16 June 2016

Edmond Rostand, "Cyrano de Bergerac"

 – ebook


Lu du 7 au 14 juin 2016

Mon vote :


Quand mon groupe de lecture  a proposé pour le mois de juin le texte Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, une amie à moi a déclaré qu’elle allait le lire seulement après avoir vu la représentation théâtrale. Sage décision, étant donné que ce genre de textes semble conçu plutôt pour être parlé, déclamé, joué, bref vécu publiquement que pour être lu dans l’intimité. Et pourtant, moi, j’ai toujours aimé lire les pièces de théâtre, et, différemment de mon amie, je préfère, si possible, lire avant de voir, apprécier ce que le texte dit avant de m’émerveiller de la façon dont il est reproduit et si je devais absolument choisir entre les deux options, je choisirais toujours la première (sauf s’il s’agissait d’une distribution exceptionnelle, peut-être).

Une première raison de cette décision serait que de cette façon tu peux être sûr d’avoir devant toi le texte intégral et non une variante abrégée par raisons de mise en scène (ou par faute de mémoire des acteurs 😃), ce qui, surtout dans les cas des chefs-d’œuvre, est très important, car chaque mot est irremplaçable, même dans les indications scéniques et les description du décor qui ne se résument jamais à être seulement cela. Et puis, comment pourrait-on autrement capturer l’opinion de l’auteur sur son propre œuvre, étant donné qu’il n’y a pas de voix auctorielle plus impersonnelle et plus discrète que dans le genre dramatique ? C’est seulement par l’entremise de ces indications et de quelques sous-titres et/ ou autres spécifications qu’elle peut trahir un peu son penchant pour le ludique, en influençant, rendre complice ou induire en erreur son lecteur.


Dans le cas de Rostand, cela commence avec les sous-titres et va continuer, discrètement, tout au long de la pièce, par une épithète, une synecdoque, une métaphore etc., tout en contredisant l’impersonnalité habituelle de ces énonces, comme on peut voir dans cette description du décor:

Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.

…ou dans cette indication scénique :

(Toutes les têtes se sont inclinées ; – tous les yeux rêvent ; – et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.)

Quant aux sous-titres, dans la plus vraie manière romantique, ils servent aussi à estomper les frontières entre les genres dramatique et épique, car le nom de chaque acte est aussi un résumé de celui-ci comme dans un roman : Une représentation à l’hôtel de Bourgogne, La rôtisserie des poètes (mon titre préféré pour son ironie gentille), Le baiser de Roxane, Les cadets de Gascogne et La gazette de Cyrano.

En effet, la pièce entière a l’air d’être une porte-parole du romantisme, couvrant à peu près toutes ses traits, le plus important concernant la violation de la règle de trois unités (de temps, d’espace et d’action) que respectait si religieusement le classicisme. Effectivement, la pièce est si longue, a tellement de personnages et se passe dans des lieux si différentes que (selon Wikipédia) l’auteur même a cru qu’elle serait un échec. Un autre trait romantique, la confusion voulue des genres, est entretenu par l’appellation « Comédie héroïque en cinq actes en vers » bien qu’il s’agisse plutôt d’une tragicomédie avec forts accents de farce.

Pourtant la valeur de la pièce, dans mon opinion, est notamment assurée par trois éléments : le langage, la construction du personnage principal et l’extension de la scène vers l’extérieur, afin de comprendre des personnages soit du monde de la fiction soit du monde réel.

En ce qui concerne le langage, on remarque en premier lieu la brillante utilisation du noble vers alexandrin dans des contextes familiers et/ ou triviales, pour entrer dans un dialogue d’une tendre ironie avec les illustres ancêtres littéraires:

« Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube !
Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
L’heure du luth viendra, – c’est l’heure du fourneau ! »

Et toujours à propos de la comédie du langage, on trouve un discret humour même dans des rimes comme tartelette/odelette, triolet/ au lait, ministre/ sinistre, conciles/ imbéciles, ou dans des mots-valise comme  ridicoculise, apprentif. (Off topic, j’ai enrichi mon vocabulaire avec des termes chevaleresques tels colichemarde ou bretteur, le premier étant selon Larousse une lame d'épée d'abord large puis s'effilant brusquement en carrelet, et le deuxième désignant, dans la même source, celui qui aimait à se battre à l'épée).

Sur le personnage principal on a tellement écrit qu’il serait difficile d’apporter quelque chose de nouveau. J’ajouterais seulement que son aura et si grande qu’elle tend à engloutir  les autres personnages, devenues des alter ego, tellement est bien exploité le motif du double romantique : Christian peut être vu comme son idéal physique, Roxanne comme sa partie féminine et son idéal amoureux, et de Guiche comme sa partie ténébreuse, son double négatif.  Ainsi émerge l’inoubliable figure de Cyrano de Bergerac, un héros exemplaire qui n’a jamais su ce que signifie le mot « compromis », qui s’est mis au service de la vérité (« Je fais, en traversant les groupes et les ronds,/ Sonner les vérités comme des éperons ») et qui se meurt comme un vrai héros de tragédie classique, l’épée à la main, se battant en duel contre les maux du monde – Compromis, Préjugés, Lâchetés, Sottise, pour laisser vivre dans la mémoire de sa postérité seulement son « panache », vertu glorieuse mais ineffable que même Rostand trouve difficile à définir avec précision :

« Le panache [...], c'est l'esprit de bravoure. [...] Plaisanter en face du danger c'est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l'héroïsme, comme un sourire par lequel on s'excuse d'être sublime[...] »

Enfin, en ce qui concerne l’extension de la scène vers l’extérieur dont je parlais plus tôt, il ne s’agit pas seulement du fait que les personnages principaux sont inspirés des personnes réelles (selon Wikipédia Savinien de Cyrano de Bergerac a été un poète qui a vécu au XVIIe siècle, il a effectivement existé un baron de Neuvillette qui a épouse une cousine de Cyrano mais qui s’appelait Christophe, non Christian, et le comte de Guiche était une figure très influente à la même époque), mais aussi du fait que d’Artagnan sort des pages du Dumas pour entrer brièvement dans celles de Rostand, tandis que Molière quitte le monde réel pour embêter le héros principal.

Je m’arrête. J’avais l’impression que ma critique serait très courte, étant donné la difficulté de trouver des points de vue nouveaux quand il s’agit de chefs-d’œuvre. Mais d’autre part n’est-il pour cela qu’ils sont devenus des chefs-d’œuvre – parce qu’on peut en parler à l’infini, sans les épuiser ?

Je finis donc en vous laissant savourer une partie de la fameuse Tirade du nez, tout en méditant au fait que voilà, le nez est lui aussi un autre personnage, dont on va se parler une autre fois 😊 :

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »

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